Manifeste pour reprendre la vie à pleine main
- Serge DARRIEUMERLOU

- 7 janv.
- 4 min de lecture
Pour une modernité du faire, une innovation humaine et une prospérité partagée
3 livres donnent à penser sur l’ère du digital, qui nous coupe peut-être de notre humanité : Ce que sait la main de Richard Sennett, L’Âge du faire de Michel Lallement et Hände : Eine Kulturgeschichte, de Jochen Hörisch.
Nous vivons une époque paradoxale. Jamais nous n’avons été aussi connectés, et jamais nous n’avons été aussi éloignés du réel. Le monde se donne désormais à nous à travers des interfaces, des écrans, des indicateurs, des abstractions. Nous cliquons, nous glissons, nous scrollons. Nous effleurons la réalité plus que nous ne l’habitons.
Dans Hände : Eine Kulturgeschichte, Jochen Hörisch met des mots précis sur ce malaise contemporain : nous sommes entrés dans une époque d’oubli de la main (Handvergessenheit). La main, longtemps centrale dans notre rapport au monde, à la pensée, au travail et à la responsabilité, s’est progressivement effacée derrière des systèmes qui promettent efficacité, fluidité et vitesse mais qui nous dépossèdent aussi de notre prise sur le réel.
Richard Sennett, dans Ce que sait la main, nous rappelle une vérité simple et radicale : faire est une forme de pensée. La main n’exécute pas ce que l’esprit a décidé ailleurs ; elle apprend, elle corrige, elle comprend. Quant à Michel Lallement, il montre dans L’Âge du faire que cette reconquête du faire n’est pas une nostalgie, mais une dynamique déjà à l’œuvre dans les hackerspaces, les fablabs, les tiers-lieux, là où l’action concrète redevient un principe d’organisation collective.
Effleurer n’est pas vivre
Le digital n’est pas en cause en tant que tel. Ce qui est en cause, c’est le passage de la manus au digitus, de la main entière au doigt isolé, transforme profondément notre rapport au monde. Le geste devient léger, réversible, sans engagement. Là où la main obligeait à s’impliquer, à assumer, à répondre de ses actes, le clic autorise le retrait immédiat.
Il y a quelques années, le « sans contact » incarnait la promesse d’un progrès ultime : payer sans toucher, se rencontrer sans se voir, collaborer sans se croiser. Nous avons cru que la technologie pouvait remplacer le contact humain. Nous avons découvert l’inverse : le contact n’est pas un résidu du passé, il est une condition du vivant.
La vie ne se survole pas. Elle se prend à pleine main.
Maintenir l’équilibre originel entre main et esprit
En allemand, « begreifen » signifie à la fois comprendre et saisir. Ce n’est pas un hasard. La pensée occidentale s’est construite dans un dialogue constant entre la main et l’esprit. Rompre ce lien, c’est rompre un équilibre anthropologique fondamental.
Sennett le formule sans détour : making is thinking. La matière résiste, et cette résistance éduque. Elle impose le temps long, l’attention, l’humilité. Elle apprend l’erreur féconde, le sens de l’effort, la non immédiateté entre désir et résultat. Lallement observe que dans les communautés du faire, la légitimité ne vient pas du statut ou du discours, mais de la capacité à agir, à contribuer, à faire avec les autres.
L’enjeu n’est donc pas de rejeter le numérique, mais de le relier au monde réel. De faire du digital un prolongement du faire, et non son substitut. De préserver ce fil vivant entre cerveau et main, entre abstraction et incarnation.
Réhumaniser l’innovation
L’innovation contemporaine est trop souvent hors-sol. Elle court après la vitesse, l’échelle, la rupture permanente. Elle valorise le sprint, rarement l’endurance. Elle promet des solutions avant même d’avoir éprouvé les problèmes.
Hörisch nous aide à comprendre pourquoi cette innovation s’épuise : elle est héritière de la « main invisible », celle qui agit sans sujet, sans responsabilité incarnée. Or, là où la main disparaît, la responsabilité se dissout. La main de qui ? C’est pour cela aussi que l’IA ne sera jamais responsable.
Innover aujourd’hui, ce n’est pas ajouter une couche de technologie. C’est retrouver le contact :
contact avec soi, par le toucher et l’engagement du corps,
contact avec la matière, qui résiste et oblige à apprendre,
contact avec le vivant — les sols, les plantes, les animaux,
contact avec les autres, par le faire ensemble, par l’utilité aussi
La reconnection au temps long, au temps de la Nature, au temps de l’Humain, prendre le temps d’aller vite
Cultiver, construire, transformer, réparer : ces gestes ne sont pas marginaux. Ils sont structurants. Ils reconnectent l’individu au monde et le collectif à un projet commun.
Les territoires, ateliers de la nouvelle modernité
C’est pourquoi les territoires deviennent des lieux clés de réinvention. Le territoire est l’espace où l’abstraction politique peut rencontrer l’action concrète locale. Là où les stratégies globales trouvent leur vérité - ou leur échec - dans l’épreuve du réel.
Fablabs, tiers-lieux, ateliers partagés, projets de recherche-action, innovation sociale : ces espaces incarnent une modernité du faire. Ils ne produisent pas seulement des objets ou des solutions, mais du lien, de la compétence, de la responsabilité partagée.
Le territoire devient alors un atelier collectif, un lieu d’apprentissage, d’expérimentation et de coopération, où l’innovation retrouve un visage humain.
La Recroissance comme boussole
Dans ce contexte, la Recroissance n’est pas un renoncement. Elle est une réorientation. Elle ne vise pas le moins pour le moins, mais le mieux fait, le mieux partagé, le mieux relié.
Elle propose une création de valeur globale qui intègre :
la valeur du lien humain,
la valeur du travail bien fait,
la valeur du vivant et des écosystèmes,
la valeur du temps long et du soin.
Une prospérité qui ne se mesure pas seulement en volumes, mais en creation de valuer globale, en qualité des relations, en capacité à habiter durablement nos territoires pour une économie de la prospérité partagée.
Manifeste pour reprendre la vie à pleine main
Réinventer notre modernité commence ici :
en remettant les mains dans le réel,
en replaçant le lien humain au cœur de l’innovation,
en faisant des territoires les laboratoires d’une prospérité partagée.
Nous n’avons pas besoin de plus d’abstraction, mais de plus de présence.
Pas de plus de vitesse, mais de plus de prise.
La Recroissance n’est pas un retour en arrière.
C’est un pas de côté pour réapprendre à faire, ensemble.
À habiter le monde plutôt qu’à le survoler.
À innover non contre le réel, mais avec lui.
Il est temps, collectivement, de reprendre la vie à pleine main.





