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De John Ruskin au Rapport Milliard : repenser la valeur en recroissance

  • Photo du rédacteur: Serge DARRIEUMERLOU
    Serge DARRIEUMERLOU
  • 29 avr.
  • 5 min de lecture

La valeur n’est pas un chiffre. C’est un système vivant.



Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le rapport Opération Milliard - Mesurer la valeur sociale, 2026 qui vient tout juste de paraître (1).

 

Ce n’est pas seulement un document méthodologique : c’est un symptôme.

Le symptôme d’un moment où nos outils ne savent plus voir ce qui compte vraiment.

 

Nous savons produire… mais savons-nous encore créer de la valeur ?

 

Depuis des décennies, nous avons appris à mesurer des performances, des résultats visibles et immédiats.

Mais ces outils ont été conçus pour un monde stable, linéaire, prévisible.

Un monde où les chaînes de causalité sont simples, les temporalités sont courtes, les acteurs sont isolés.

Ce monde n’existe plus.

 

Aujourd’hui, la valeur naît ailleurs : dans les coopérations, dans des transformations lentes, diffuses, souvent invisibles, dans les dynamiques territoriales,

 

La valeur s’est déplacée, pas nos outils. Et progressivement, un décalage s’installe.

Jusqu’à mesurer ce qui ne crée plus de valeur.

 

Ce que le rapport révèle (sans toujours le dire)


Le rapport propose d’améliorer la mesure.

Mais en creux, il dit quelque chose de plus radical : Nous ne savons plus reconnaître la valeur que nous produisons réellement.

 

Et peut-être pire : Nous continuons à piloter avec des indicateurs qui nous éloignent de ce qui compte. Car la valeur, aujourd’hui, ne se résume pas à ce qui est mesurable.

 

La valeur vit-elle dans des cases ?


La valeur précède l’outil. La valeur vient du cœur.

La valeur, avant de se mesurer, doit émerger. Et cette émergence est fragile. Elle ne naît ni d’un tableau Excel, ni d’un reporting. Elle naît d’une intention, d’une relation, d’un engagement.


Sortir de la mesure pour retrouver la valeur


Partir du cœur avant de revenir aux outils.

Pour autant, comme le rappelle justement le rapport, « évaluer autrement pour évoluer autrement » est essentiel, car mesurer, c’est toujours progresser.

 

Tout est une question de place, et surtout de préséance.

 

John Ruskin : la qualité d’une œuvre révèle la qualité d’un monde


Ce débat n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, John Ruskin posait déjà une question fondamentale : « On ne juge pas une société à ce qu’elle produit, mais à la manière dont elle le produit. »

 

Une production peut augmenter en volume, tout en appauvrissant ceux qui la réalisent, et en fragilisant ce qu’elle produit.

La valeur n’est pas dans le résultat visible. Elle est dans la qualité du travail, la dignité des personnes, la relation entre l’homme et ce qu’il fabrique.

La valeur naît de l’intention relationnelle, du le supplément d’âme de chaque action, plus du « pourquoi » que du pour quoi.

 

Simon Johnson : les institutions comme matrice de la prospérité


Plus récemment, Simon Johnson prix Nobel d’économie 2024, a remis en lumière un point décisif : la prospérité dépend de notre capacité à organiser la coopération.

Elle ne vient pas seulement du capital ni de la technologie mais des institutions que nous construisons pour relier, faire participer, rendre possible l’engagement de chacun.

Ce que montre Simon Johnson rejoint profondément le constat du rapport : la valeur est systémique.

Elle émerge d’un cadre, d’une organisation, d’un tissu de relations.

 

Recroissance : remettre la production et la valeur au bon endroit

 

C’est précisément là que la recroissance prend tout son sens.

 

Elle ne consiste pas à produire plus.

Elle consiste à changer ce que produire veut dire : Produire autrement pour créer plus de valeur. Pas seulement économique. Globale.

 

Une valeur qui ne s’additionne pas, mais qui s’articule : performance économique, progrès social et régénération environnementale.

 

Mais surtout : une valeur qui ne se décrète pas mais qui se construit dans le temps, dans les relations, au cœur des territoires.

 

Et derrière cette transformation, une bascule encore plus profonde : la production n’est plus une fin en soi, elle n’est plus au service d’un modèle consumériste. Elle redevient un moyen, un moyen de créer de la prospérité partagée.

 

Il ne s’agit plus de mettre l’homme au service de l’économie mais de remettre l’économie au service de la prospérité partagée.

 

Une prospérité partagée qui devient la boussole : c’est elle qui guide les nouvelles créations de valeur, c’est elle qui refonde l’économie.

 

La vraie bascule est là. Nous ne sommes plus face à une question de production. Nous sommes face à une question de monde.

 

Ce n’est plus : « Combien produisons-nous ? » mais  «Quelle qualité de monde produisons-nous, à travers ce que nous faisons ? »

 

Mesurer ou piloter ? Le vrai changement de paradigme

 

Le rapport propose de passer d’une logique de mesure à une logique d’apprentissage.

C’est une avancée importante.

Mais le véritable enjeu est ailleurs : apprendre à piloter dans un monde où la valeur est vivante.

 

Cela suppose d’accepter l’incertitude, de travailler avec des signaux faibles, de combiner indicateurs, récits, observations.

 

La mesure devient un outil et non plus un objectif.

 

Ce que nous devons changer en profondeur

 

Trois bascules apparaissent nécessaires.

 

1. De l’indicateur au système

Nous avons appris à piloter avec des indicateurs.

Mais un indicateur, pris isolément, ne dit presque rien. Il simplifie. Il réduit. Il fige.

Or la valeur, aujourd’hui, ne se laisse plus enfermer dans une mesure unique. Elle émerge de l’interaction entre acteurs, temporalités, contextes.

Mesurer la valeur, ce n’est pas accumuler des KPI.

C’est comprendre des dynamiques.

 

2. De la performance à la contribution

Nous avons optimisé la performance.

Objectifs, résultats, efficacité.

 

Mais au service de quoi ? La performance sans finalité claire peut devenir contre-productive. Elle peut même détruire de la valeur sans que nous le voyions.

 

Nous devons retrouver la notion de contribution.

Contribution à l’Homme, à son apprentissage, contribution à une organisation, un territoire, une société, un futur désirable.

Ce n’est plus seulement “être performant”.

C’est “être utile”.

 

3. Du contrôle à la coopération

Nos outils de mesure sont souvent des outils de contrôle. Ils vérifient, comparent, sanctionnent.

Mais la valeur aujourd’hui ne se crée plus en silo.

Elle se construit dans l’interdépendance.

Dans la capacité à relier, à faire travailler ensemble, à co-construire. La valeur ne se crée plus seul. Elle se construit dans la relation.

 

Et cela change tout : ce qui doit être piloté, ce n’est pas seulement ce que chacun produit, mais ce que nous rendons possible ensemble.


Conclusion : la valeur n’est pas un chiffre. C’est un système vivant.

 

Nous cherchons encore à mesurer la valeur… alors que le vrai enjeu est de la rendre possible.

 

Le rapport Opération Milliard ouvre une brèche.

John Ruskin rappelle que la valeur révèle la qualité du monde que nous fabriquons.

Simon Johnson montre qu’elle dépend de notre capacité à organiser la coopération.

 

Et Edgar Morin nous donne la clé :

« L’individu produit la société qui le produit. » (2)

 

La valeur n’est ni dans les chiffres, ni dans les discours.

Elle est dans cette boucle vivante.

 

La prochaine étape n’est pas technique.

Elle est systémique : relier les mondes, organiser les coopérations, créer les conditions pour que la valeur circule.

Ce que nous devons apprendre, ce n’est pas seulement à mesurer autrement.

C’est à faire émerger un monde dont nous serons fiers de mesurer la valeur… parce que nous l’aurons réellement créée, ensemble.

 

 

(1) Opération Milliard, Mesurer la valeur sociale, 2026.

Le rapport Opération Milliard est porté par un collectif d’acteurs engagés dans la transformation sociale et économique, réunissant entreprises, acteurs de l’ESS, chercheurs et praticiens.


(2) Morin, Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF éditeur, 1990.



 
 
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