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De la connaissance statique à la connaissance dynamique

  • Photo du rédacteur: Serge DARRIEUMERLOU
    Serge DARRIEUMERLOU
  • 14 avr.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 avr.

Pourquoi les universités doivent devenir des plateformes de connaissance dynamique



Un recteur me disait récemment quelque chose de simple et de puissant :

« Une recherche sans vision est une perte de temps et d’argent. »

 

Cela peut paraître provocateur. Mais cela traduit l’une des transformations les plus profondes auxquelles les universités doivent aujourd’hui faire face.

 

Pendant des décennies - voire des siècles - les grands progrès scientifiques se sont construits à travers une recherche organisée en disciplines, en laboratoires et en silos académiques. Ce modèle a produit des connaissances extraordinaires. Il reste essentiel.

 

Mais il n’est plus suffisant, car le monde a changé.

 

Nous entrons dans un nouvel âge de la connaissance, dans lequel l’enjeu n’est plus seulement de produire de la connaissance, mais de la faire circuler, la connecter et créer de l’IMPACT.

 

Les universités continuent de produire plus de recherche que jamais. Les entreprises savent que la connaissance est critique pour leur avenir. Les institutions publiques se tournent de plus en plus vers les universités pour répondre aux transitions technologiques, industrielles et sociétales.

 

Et pourtant, quelque chose d’essentiel manque encore.

Pas la connaissance, mais son ACTIVATION.

 

Cet écart n’est pas théorique. Il est déjà visible à l’échelle européenne.

 

Comme l’a souligné le BCG Henderson Institute, l’Europe reste une puissance scientifique de premier plan, mais peine encore à transformer la connaissance en innovation opérationnelle. L’Europe produit environ 30% des meilleures publications mondiales en intelligence artificielle et systèmes autonomes, mais ne détient que 15% des brevets, tandis que les États-Unis captent 50 % des brevets avec seulement 20% des publications.

 

Ce n’est pas un problème de production de connaissance.

C’est un problème de connexion, d’activation et de transformation.

 

C’est cela, le véritable écart aujourd’hui.

 

Et c’est pourquoi les universités doivent désormais évoluer, passant d’institutions principalement centrées sur la connaissance à de véritables plateformes de connaissance dynamique.

 


Un premier basculement majeur : de la recherche en silos à une recherche au service du futur

 

Le siècle précédent a été largement façonné par des progrès scientifiques portés par l’excellence spécialisée. La recherche était organisée en champs disciplinaires et en structures institutionnelles qui faisaient sens dans un monde où le progrès pouvait avancer domaine par domaine.

 

Aujourd’hui, les grandes questions n’arrivent plus sous forme disciplinaire : transition climatique, décarbonation industrielle, intelligence artificielle, mobilité, santé, vieillissement, systèmes alimentaires, souveraineté, résilience, transformation des territoires. Ce ne sont pas des sujets de recherche isolés. Ce sont des défis sociétaux systémiques. Et les défis systémiques exigent une posture différente.

C’est le premier basculement majeur.

 

Les universités portent un héritage extraordinaire : des connaissances issues du passé, des capacités scientifiques, des méthodes de recherche, une légitimité et une expertise profonde. Mais un ingrédient doit désormais être ajouté en urgence : comment mettre ces capacités au service d’un futur qui avance déjà à une vitesse accélérée ?

Cela change tout.

Car la collaboration entre universités et entreprises ne peut plus commencer par le transfert de technologie. Elle doit commencer par des questions partagées sur le futur.

 

Et c’est là que commence une plateforme de connaissance dynamique.

 


La recherche doit commencer par la prospective

 

Si les universités veulent accroître la pertinence et l’impact de la recherche, elles doivent remonter plus en amont : non pas au stade du transfert mais au stade du sens et de son utilité.

 

L’un des premiers besoins des entreprises aujourd’hui n’est pas l’innovation en tant que telle.

C’est d’abord de comprendre ce qui est en train de changer dans le monde.

 

Elles ont besoin d’aide pour lire les signaux faibles, les tensions émergentes, les transformations structurelles et les opportunités futures. Elles ont besoin de distinguer le bruit des véritables transformations et des besoins urgents de la société.

 

C’est à cet endroit précis que les universités peuvent jouer un rôle unique.

 

Parce qu’elles font partie des très rares institutions capables de combiner :

la connaissance du passé,

la compréhension du présent,

et l’exploration du futur,

tout en étant un lieu neutre de production de savoir au service du bien commun.

 

C’est pourquoi la recherche doit de plus en plus commencer par la prospective.

Non pas comme un exercice de communication.

Non pas comme une tentative de prédiction.

Mais comme une nouvelle couche de connaissance.

 

Un nouveau type de connaissance qui permet d’éclairer là où la recherche doit aller, quelles questions méritent d’être explorées, et où les futurs impacts peuvent émerger.

 

En ce sens, la prospective n’est pas extérieure à la recherche. Elle doit en devenir un point de départ.

 

Tout l’enjeu est de faire émerger de nouvelles questions car c’est là que naissent les innovations véritablement transformatrices.

 

Si les universités prennent au sérieux leur mission d’impact, elles doivent apprendre à connecter l’excellence scientifique non seulement aux savoirs existants, mais aussi aux signaux du futur.

 


De la prospective aux projets collectifs


Mais la prospective seule ne suffit pas. Le véritable enjeu est de transformer la prospective en capacité d’action collective.

Pour inventer le futur, la prospective ne peut pas rester un exercice isolé. Elle doit devenir la matière d’une réflexion partagée entre tous les acteurs capables de faire émerger, développer et amener une connaissance nouvelle jusqu’à la société.

Car les innovations véritablement réinventantes ne naissent jamais d’un seul type d’intelligence, d’une seule connaissance. Elles exigent la mobilisation conjointe de différentes connaissances scientifiques, de capacités entrepreneuriales, de puissances industrielles, d’acteurs publics et d’ancrages territoriaux.

 

Et pourtant, pendant des années, l’innovation a été largement pensée à travers une figure dominante : la start-up.

 

Les start-up sont essentielles. Mais elles ne peuvent pas tout porter. Elles ont leurs propres limites et ne peuvent, à elles seules, assumer la complexité et l’ampleur des transformations à venir.

 

Une innovation réinventante ne peut exister que si elle rencontre des usages, des clients, un marché. Elle a besoin d’un écosystème capable de la tester, de la déployer et de l’industrialiser.

 

C’est pourquoi les entreprises et les acteurs publics, et en particulier les territoires, doivent être pleinement intégrés dès l’origine.

 

Car toute innovation commence quelque part. Dans un premier environnement. Dans un premier territoire qui accepte de la sponsoriser, de l’expérimenter et de l’accompagner dans ses premiers déploiements.

 

Cela change profondément la nature du défi.

 

Il ne s’agit plus simplement de produire des idées, mais de créer les conditions de leur activation.

 

Cela suppose de rassembler chercheurs, entreprises, start-up, acteurs publics et territoires pour co-construire des visions du futur, faire émerger des convergences et structurer des projets collectifs puissants.

 

C’est là que le cœur battant d’une plateforme de connaissance dynamique prend tout son sens.

 

Non plus seulement dans le laboratoire ou l’incubateur, mais dans des espaces où la connaissance circule entre acteurs, où les questions du futur sont formulées collectivement, et où elles se transforment en trajectoires d’action.

 

C’est dans ces dynamiques que naissent les projets de recherche les plus pertinents. Et c’est ainsi que les universités peuvent contribuer à construire des programmes pluriannuels, plus lisibles, plus structurants, et plus susceptibles d’attirer ou de se connecter à des financements nationaux et européens.

 

En ce sens, il s’agit aussi d’un enjeu majeur de politique publique.

 

Car l’efficacité des financements ne repose pas sur la multiplication de dispositifs isolés, mais sur la capacité à soutenir des trajectoires d’impact dans la durée.

 


Le maillon manquant : mieux faire travailler ensemble recherche et entreprises

 

Un autre défi clé si l’on veut créer une plateforme de connaissance dynamique : la relation entre la recherche et les entreprises.

 

Ces deux mondes peinent encore trop souvent à travailler efficacement ensemble.

 

Non pas parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Mais parce qu’ils parlent souvent des langages différents, évoluent à des rythmes différents et s’inscrivent dans des cultures d’action différentes.

Chercheurs et entreprises ne collaborent pas naturellement : ils ont besoin de traduction, de médiation, de rythme, de confiance et de cadres de travail partagés.

 

C’est précisément là qu’une plateforme de connaissance dynamique devient particulièrement utile.

Car elle n’est pas seulement une structure de production ou de stockage de connaissance.

C’est une structure qui permet à des mondes différents de mieux travailler ensemble.

 

C’est aussi pour cela que je suis de plus en plus convaincu qu’il faut dépasser la seule logique de « transfert de technologie » pour aller vers une logique d’innovation tirée par la recherche.

 

C’est une posture différente.

 

Elle consiste à créer les conditions dans lesquelles chercheurs, entreprises, acteurs publics et start-up peuvent travailler ensemble non seulement à la fin du processus, mais tout au long de l’exploration.

 

Cela suppose des interfaces plus solides, de nouvelles fonctions professionnelles, de nouvelles manières d’organiser la collaboration, et un effort beaucoup plus intentionnel pour connecter la connaissance à l’action.

 

Et c’est précisément là que de nombreuses universités restent encore insuffisamment équipées.

 


Un nouveau socle pour la troisième mission

 

C’est aussi pourquoi le récent projet européen CARDEA(1) sur le Research Management est particulièrement éclairant.

 

Au-delà de la question spécifique du management de la recherche, CARDEA met en lumière une transformation beaucoup plus profonde, en forte résonance avec la perspective développée ici.

Si les universités doivent générer davantage d’impact, se connecter plus efficacement aux entreprises et aux acteurs publics, et jouer un rôle plus fort dans les grandes transitions, alors l’excellence scientifique seule ne suffit plus.

Elles ont aussi besoin d’un socle humain et organisationnel renforcé.

Cela implique de nouvelles capacités internes, des interfaces plus solides, des fonctions professionnelles mieux reconnues et de nouvelles formes de coordination capables de faire circuler la connaissance, de la connecter, de la faire évoluer et de créer de la valeur.

 

Ce n’est pas un sujet secondaire.

C’est un sujet central.

 

Car la pertinence future des universités dépendra non seulement de la connaissance qu’elles produisent, mais de plus en plus de leur capacité à organiser la circulation et l’activation de cette connaissance.

 

Et c’est précisément ce qu’exige la troisième mission d’IMPACT donnée aux entreprises :

L’enseignement transmet la connaissance

La recherche produit la connaissance

L’IMPACT active la connaissance

 

Si l’impact est réellement une mission, alors les universités doivent apprendre à s’organiser en conséquence.

C’est cela, devenir une plateforme de connaissance dynamique.

 


 

Dans un monde de transformations accélérées, la connaissance statique ne suffit plus.

 

Ce dont les entreprises, les territoires et les soci

étés ont besoin, ce n’est pas seulement de la connaissance qui existe.

 

Ils ont besoin d’une connaissance qui circule, qui se connecte, qui génère de nouvelles questions et qui conduit à l’action.

 

Les universités disposent déjà d’atouts extraordinaires : expertise scientifique, légitimité, capacité de formation, profondeur historique et intelligence collective.

 

Mais l’enjeu est désormais de les organiser autrement.

 

Non plus comme des productions isolées.

Mais comme une plateforme.

 

Une plateforme vivante

Une plateforme de confiance

Une plateforme tournée vers le futur

Une plateforme de connaissance dynamique.

 

Car au fond, l’avenir n’appartiendra pas uniquement à ceux qui produisent la connaissance.

 

Il appartiendra à ceux qui savent la connecter, l’activer et la transformer en progrès partagé.


(1)The CARDEA project has been funded to contribute to implement the Action 17 of the ERA policy agenda 2022-24 “The Research Management Initiative”

Acronym of: Career Acknowledgement for Research Managers Delivering for the European Area

Call: Horizon Europe - Widening Participation and Strengthening the European Research Area 2021-ERA-01

Participation and Strengthening the European Research Area 2021-ERA-01

Coordinator: UCC

WP7 «Training and Development» 

Duration: 01/06/2022 – 31/07/2026

Leader:

UNIMC - University of Mecerata - Italy

Erica Feliziani

Barbara Chiucconi

Francesca Spigarelli




 
 
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